Se réveiller pour vivre...Chapitre 3
Dernière mise à jour : ( 04-11-2008 )
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Publié dans : Intellectuelle !, Littératures


Image « Le nomade ne se met pas en marche s’il n’a pas une terre promise à laquelle rêver. »
Jacques Attali

Un frais matin de mai 1942, à la gare routière de Nice, un jeune couple André, son épouse et leur fils Alain montent dans le premier autocar du jour en partance pour Marseille. Ils embarquent sans un mot parmi les ouvriers qui gagnent l’usine, laissant à quai un désert moite strié de filets de brume. Aucun ne se retourne, tous les trois ont le visage défait  le regard tombant et ahuri de qui laisse tout ce qu’il possède derrière soi,  sans vraiment comprendre la portée de son acte.

Ils quittent Nice, la ville tant aimée, ils quittent un monde, une vie, qu’ils abandonnent sur le parvis de la gare routière.  Chargés de quelques menus bagages, de faux papiers et de l’implacable honte de laisser sur place la famille, un père, une mère, des amis aussi. Le jeune couple, André et son épouse, entreprend sans le savoir le voyage d’une vie. Au bout de la route : une deuxième vie. Pour elle, pour lui, pour leur fils Alain. Gagner le Brésil pour vivre, pour offrir à cet enfant le droit fondamental d’exister en paix… En dépit de la honte, de la rage, du désespoir ; au-delà de l’amour porté à leurs proches, d’une volonté intrinsèque poussant à rester, se battre, protéger. De la volonté viscérale qui pousse à …

André regarde à travers la vitre de l’autobus les champs violets,  il caresse doucement la paume tiède de son épouse et écoute la frêle respiration du petit Alain assoupi sur leurs genoux. Il sait qu’une porte lourde vient de se fermer pour l’éternité. Ce matin de mai, André pressent les suites terribles du voyage, le coût impensable de la vie. Il se tait mais dans sa tête, les mots fusent, ricochent comme des essaims de méchants grêlons, piquent, entaillent, lacèrent : lâche, irresponsable, fuyard, indigne, soumis… Tout à coup,  avec une lenteur théâtrale qui ne lui ressemble pas, le jeune homme appuie les lèvres sur le front de son fils endormi, puis lève les yeux  vers sa femme et  esquisse un de ces francs sourires qui promettent à la fois monts et merveilles. En son for intérieur, scandant  chaque syllabe, André martèle

-    Vi-vre, vivre… Oui, c’est cela…

Lire le chapitre 3 de "se réveiller pour vivre" ...

*

Rio, pourquoi pas, deux cousins très éloignés se trouvaient là bas !  Rio était une terre d’exil comparable à Nice, quelques siècles plus tôt, pour des milliers de familles juives fuyant les persécutions qui  ravageaient l’Europe. Ainsi, André, contraint comme ses ancêtres de chercher refuge loin de son foyer, s’installe-t-il avec femme et enfant dans cette ville inconnue. Recommencer, partir avec du sable dans les poches en terre étrangère, sans amis, sans situation, tourmenté par les craintes laissées outre-Atlantique avec pour seul réconfort les lettres épisodiques faussement rassurantes reçues de parents restés là bas. Le fardeau quotidien, penser jour et nuit à ses propres parents contraints de porter l’étoile, d’exhiber sous la menace leurs cartes d’identité faisant état de leur intime, de leur foi, comme on agite un épouvantail pestiféré pour éloigner des rats…
Quand André parvient, une seule et unique fois, à échanger trois mots par téléphone avec sa mère Jeanne  restée à Nice, elle lui confie :
- Tout va s’arranger mon fils, ne te soucie point… Ton père est un grand professeur de médecine, un bon généraliste, apprécié de tous, reconnu dans toute la ville, personne ne laisserait quiconque nous nuire de quelque manière que ce soit ! Nous avons tant d’amis, pourquoi quitterions-nous notre jolie ville ? Toi, tu es jeune, tu as notre petit Alain sur  qui tu dois veiller, ta femme… Ensemble, vous pourrez construire, embrasser de nouveaux paysages, conquérir de nouveaux horizons… Et puis ton père a toujours dit que le Brésil est une terre à tes mesures,  fait pour ainsi dire pour servir  tes ambitions… Je t’en supplie, mon André chéri, ne rentre pas, ne te tracasse pas pour nous autres, vraiment, tout va bien…

André, semaine après semaine, ressasse les mêmes mots, les mêmes phrases. Avec fierté et amour, disproportion et grâce extrême, il donne à son inquiétude une nouvelle direction : comment le petit Alain vit il d’avoir été transplanté,  ne souffre-t-il pas trop de l’apprentissage du portugais et d’avoir été coupé de ses copains ?
Tant d’autres questions sans réponses, André et son épouse ne peinent-ils à la difficulté qu’ils ont à se loger, à s’acclimater aux caprices de la météo ? Vont-ils subir quelque épidémie exotique ! Nouent-ils quelque amitié avec d’autres, partis comme eux des mêmes terres ? L’argent pour vivre tous les trois, en ont-ils assez ?  Rio n’est-elle pas une ville trop éloignée du monde…qu’ils ont connu ? André va devoir travailler.

Les jours passent, puis les semaines, la guerre s’est installée en Europe, les lettres de Jeanne, parviennent toujours, de plus en plus rares toutefois. Poste restante, personne ne doit savoir ou se trouve André.
Le ton a changé, il est devenu  plus grave, les mots choisis dissimulent de plus en plus difficilement l’incertitude, puis la peur des mains qui les tracent. André insiste, menace ceux qu’il invite à le rejoindre de revenir  au pays, se fâche, supplie… Pas de lettre cette semaine là ni la semaine qui suit. La vie continue, mais elle n’a pas d’avenir, juste un quotidien.
1942, pour espérer, 1943, pour douter.

Le trois décembre 1944 l’inquiétude prend forme : les lignes téléphoniques des parents d’André, Jeanne et David, de son frère, qui sonnaient dans le vide depuis cinq jours, sont brutalement coupées. Définitivement coupées, pour la vie !  Vient le temps du silence, un silence de plomb, sur fond d’actualités effroyables livrées par la presse brésilienne et internationale…

Les rafles, les dénonciations, les règlements de comptes, les convois, la jalousie, ceux qui s’enfuient ou partent, les passeurs, les justes, les résistants, les maquis… Le trois décembre 1944, André raccroche, résigné, le combiné muet de la cabine publique dans le hall de la Poste de Rio et se rappelle de ce matin là, du jour où ils ont quitté Nice . Vivre. Partir pour vivre. Quitter pour vivre. C’est cela.

*

Vivre. Mais à quel prix, sous la pesanteur de quel fardeau, sous la douleur de quelles amputations, l’esprit lourd de réminiscences, du souvenir de tant d’interrogations ? Sont-ils vivants ? Ont-ils fui à temps ? Qui les a dénoncés ? Que faisaient-ils ce jour-là ? La veille ? Ont-ils eu le temps de se retrouver tous les trois, Jeanne David et leur second fils, le frère d’André. Ont-ils eu le temps de prendre quelques valises, un train, une voiture, un bateau ? Sont-ils passés en Espagne ? En Suisse ? Voguent-ils à cette heure vers Rio ? Les heures, les jours, les semaines, le silence. La porte de l’appartement à laquelle personne ne frappe  la boîte aux lettres vide et pour cause, et la ronde infernale des questions qui pourrissent le sommeil, qui gangrènent la conscience.

André s’absente. Il reste le plus clair de ses journées, assis, face à la fenêtre ouverte. Impassible, prostré, muet, André ne se nourrit plus, devient étranger à sa femme, à son petit Alain. Il cesse de lire les journaux, perd quinze kilos en l’espace de deux mois. La nuit, il s’éveille en larmes, arpente l’appartement de long en large jusqu’au petit matin. Une furonculose lui rend la vie encore plus douloureuse. Le corps éjecte.

André s’absente ainsi longtemps. Sa peine augure de la culpabilité à venir, de l’indicible coût qu’il lui faudra payer ? Figé dans l’incompréhension, le mutisme et le remords, André se détache d’abord de lui-même, puis du quotidien, des deux êtres qui l’entourent. Il devient aveugle à son petit garçon, sourd à son épouse, qui n’ont pourtant de cesse de lui prodiguer jour et nuit les soins nécessaires à la survie d’un homme. A la fois respectueux de la douleur d’André et hypnotisés par le naufrage de leur famille, l’abîme qui s’élargit   au fil des semaines, Alain et sa mère soignent, nourrissent, tentent de combler l’ignoble vide par des gestes d’amour simples.

Au foyer, le silence règne, absolu, étourdissant,  la  lente et froide asphyxie
d’un homme, un homme jadis forte tête et puissant communiquant. La raison, dernier barrage avant l’abandon total s’apprête à  fuir André, qui parvient aux abords physiologiques de sa fin bascule, à bout de forces, lorsqu’ arrive le document.


Un télégramme ! De qui vient-il ? Quoi, pourquoi, comment ? Le texte est froid livide, brutal, les propos irréversibles. La femme d’André lui murmure à l’oreille l’odieuse vérité : Auschwitz / Stop/ Vos parents/ Stop / Votre frère encore en vie/ Stop/Survécu grâce à votre maman/ Stop/ M’a donné votre adresse/ Stop/ Plus rien/Stop/– Foyer P. Les Scémama, votre père votre mère, 25 rue de Paris à Nice ont été déportés ce matin. Trois jours plus tard, André reçoit un autre courrier ;
- Votre frère, décédé ! Il s’est, semble t-il jeté d’un train.

*

Les éléments qui permettraient  de retracer la vie d’André et de sa famille au cours des sept années suivant l’arrivée du télégramme,  sont  confus  imprécis. Qui pourrait muscler les souvenirs ?
A force de volonté, d’acharnement André déjoue le destin, il a décidé de vivre. Il s’est réveillé d’un coup, a choisi de combattre la torpeur qui l’anéantissait. En ne baissant pas les bras, tout pourrait redevenir possible.
Se taire et traverser tous les délires de l’histoire humaine, cette histoire si terrible et déshumanisée à jamais. La guerre a bien eu lieu.
Puis un jour par miracle, André s’est levé un matin, reconnaissant son fils ! Mais sa femme,  celle dont il devait affronter le regard, celle qui, issue d’une riche famille juive, l’avait aidé à partir, décide pour des raisons personnelles de le quitter. André accepte, mais à une seule condition : Alain reste avec lui. Il décide alors d’entreprendre  des démarches administratives auprès du Consulat français de Rio, pour changer de nom et contrairement à d’autres, fait le choix   de revenir en France, son pays.
Il n’avait pourtant pas si mal réussi dans ce pays inconnu. Malgré le chagrin, la douleur, les difficultés en tous genres, des mai 1945
André avait exploité son immense talent de commercial. Malgré les tourments, la maladie, Il va oeuvrer pendant plus de cinq années en faveur des populations les plus modestes du Brésil. La presse française mentionnera son nom à l’époque, un journal politique et économique en particulier fera état à maintes reprises de son engagement et de ses actions.

Les rares témoignages portant sur le parcours et la vie  d’André au Brésil   convergent pour  présenter un homme décharné, particulièrement transformé, saisissant la moindre occasion pour exprimer ses doutes à l’égard des religions, vouant en revanche un véritable culte au travail. Tenu pour un homme simple, généreux et dynamique, André se déplaçait rarement sans son fils Alain. Il était aussi accompagné habituellement  par une adolescente, dont on ne sait rien, du moins pas encore. Qui pouvait être cette jeune fille ? Les registres d’état civil consulaires mentionnent son divorce en 1951, indiquent aussi qu’il avait la garde de son fils Alain, indication de motif. Les papiers civils ne portent aucune mention permettant de percer l’identité de la jeune fille sans nom.

*




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