Se réveiller pour vivre...Chapitre 2
Dernière mise à jour : ( 03-11-2008 )
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Publié dans : Intellectuelle !, Littératures


Se réveiller pour vivre...Chapitre 2« Le souvenir, ce n’est pas une réminiscence du passé, c’est le moment où le présent trébuche sur une aspérité de l’histoire et libère un message laissé là longtemps auparavant, qui se déploie et prend son sens»
(Richard Powel)

Seule, le chagrin m’enlace, j’ai envie  de hurler.  
Tout à coup, le silence, une quiétude tombant en rideau salvateur.
Dans l’obscurité, flottant, étirées et intangibles comme des flots de mousseline, des silhouettes s’avancent, me rejoignent.      
Jacques, mon grand père, Jeanne, ma grand mère… les réponses que j’ai  vainement cherchées… l’amour que je n’ai jamais pu leur manifester, les baisers que je n’ai jamais pu leur dire, les caresses jamais prononcées… Jeanne, Jacques et mes pourquoi et ma tendresse pour eux gardée dans l’ombre, le noir, le vide de leur incompréhensible absence… La scène m’étourdit de bonheur, je me sens ivre, subitement délivrée  de toute pesanteur, flottant moi aussi auprès des miens attablés, contenant avec peine la joie folle de leur impossible proximité.  

Lire le  Chapitre 2 de "Se réveiller pour vivre..."


                

D’elles, je ne distingue d’abord que les grossiers contours cerclant une chair incertaine, des visages esquissés, brouillons.  Traits de fusain, incolores, inodores, les formes arrivent, me visitent, m’invitent.
Je les sens doucement me rejoindre, aussi légères qu’une mousse d’écume, aussi hésitantes que le ressac. Incrédule, émerveillée dans mon coma, je les compte, tente de distinguer les ombres promeneuses.
Elles semblent  m’entendre, les voilà,  silhouettes brouillées, qui s’immobilisent, s’écartent les unes des autres : elles sont six  ou plutôt cinq plus une, car la plus floue celle que je sens la plus grave, reste en retrait du groupe.
Et puis je m’accoutume au noir, une table apparaît. Autour, cinq personnes, cinq êtres chers, assis-là, au milieu de rien, attablées pour moi seule, errantes sur leurs chaises.
Et la table flotte, ou serait-ce moi qui flotte alentour. Les silhouettes s’affinent les visages  se structurent, se précisent, les souvenirs m’aident… Isaac est le premier. Isaac, mon époux…  Il est là, à table, ses mains si sûres, si blanches, posées à plat devant lui. Je ne vois rien de lui, pas même son visage, je ressens sa présence au plus profond de moi. Il se tait, immobile. En face de lui, deux autres hommes au prénom identique : Alain ! Hasard ? Alain mon demi-frère, celui avec qui je partage le sang, celui avec qui j’ai cependant si peu partagé. Alain insoupçonné, rêvé, mon beau-frère qui m’a tant donné que je l’ai fait frère ; au-delà du sang, porteur du même amour fraternel…

Les deux Alain à table, les mains au repos, en face d’Isaac mon bien-aimé, réunis pour me veiller dans le noir. Je les sais présents  plus que je les vois, interdits, muets, imprégnés cependant d’une paix indicible…  La table se précise encore, s’approche, me révélant deux convives chers dont les formes floues fondent pour devenir Jeanne et Jacques, mes grands-parents paternels. Figés dans le même silence, installés dans la même  torpeur parés du même noir, les mains pareillement dociles, Jeanne et Jacques sourient. Eux que je n’ai jamais connus, dont l’absence a cruellement ponctué ma vie ! Ils sont venus, finalement revenus !

Soudain, je veux dire, crier, pleurer, rire, avec et pour eux. Raconter, demander, redire, choyer, chérir… m’approcher, me rapprocher encore, les rejoindre plus près pour ne plus les quitter. M’asseoir moi aussi à leur table, rester toujours dans le noir avec eux…
C’est alors que je remarque la sixième personne. La plus éloignée des silhouettes, isolée, lointaine, perdue au bout de la table qui semble s’étirer pour s’éloigner davantage.
Ses mains dissimulent et supportent son visage baissé. Dans le silence, je perçois des sanglots, des pleurs jamais entendus qui pourtant trouvent écho en moi et  me transpercent  Je le découvre. « Papa Lili, mon père.  » 

Aujourd’hui,  2 juillet 1983 ! Je suis à l’hôpital. Un accident de voiture, stupide comme l’est souvent un accident  La vitesse  paraît-t-il ! Pourquoi ai-je survécu ? Pourquoi moi ? Pour raconter sans doute,  dévoiler des questions sans réponses ! Une rescapée,  oui,  qui s’octroie une seconde vie, comme lui, le jour de ma naissance, en mai 1953, quand il affirme son désir, un désir humain de construire à nouveau une famille.  Un autre nom qu’on pioche au hasard, parmi d’autres, à l’aube d’un matin,  un nouveau nom, neuf, propre, qui sonne ! Un nom neutre, ni juif Ashkénaze ou Séfarade. En 1953 reste son fils Alain et un cousin « Robert » papa Lili le juif rescapé va se marier, une seconde fois ! Mais surtout un mariage mixte, cela suffit ! Qui ? Ceux qui n’ont pas compris !       


Relire le Chapitre 1

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